Paroles de Lauréats : Victor Carreau
17 / 14.05.2020

Paroles de Lauréats : Victor Carreau

Face à la crise, chaque jour, les lauréats et alumni Choiseul, mais aussi plusieurs de nos amis et partenaires, réagissent. Une série d’échanges avec plusieurs d’entre eux qui nous font part de leur vécu, nous exposent leurs stratégies de rebond mais aussi nous livrent leur vision du « jour d’après ».

Aujourd’hui avec Victor Carreau, cofondateur en 2016 de Comet meetings, nouveau concept de lieux de réunion et de séminaire à Paris. Il est lauréat Choiseul Ville de demain.

le bureau devra demain rivaliser de services, d’espaces communs, de vie afin de nous y attirer

Comment se porte Comet meetings ?

La situation est paradoxale : depuis le début du confinement, nos bâtiments sont fermés, nos équipes majoritairement en chômage partiel et tout le chiffre d’affaires que nous avions provisionné pour les prochains mois, rendu à nos clients faute de certitude, à ce stade, sur la date à laquelle nous pourrons ouvrir nos bâtiments et donc notre capacité à pouvoir délivrer ou non la prestation vendue. Cependant, nous n’avons jamais été aussi convaincus de la pertinence de notre positionnement : contre toute attente, cette crise confirme notre business model et a renforcé les liens déjà solides avec nos investisseurs. L’avenir devrait être radieux lorsque les nuages se seront dissipés, et c’est bien l’avenir que nous avons en ligne de mire. Nous avons la chance d’avoir les reins suffisamment solides pour passer cette période difficile.


Le confinement a bouleversé nos façons de travailler. À long terme, est-ce la fin du “bureau” tel que nous le connaissons ?

Oui et non. À long terme, c’est la fin d’un mono modèle du bureau, entre un siège social et l’avènement d’une pluralité d’options qui s’offriront à nos entreprises. Je suis convaincu que différents modèles vont émerger -j’en vois 4 principaux- mais qu’il n’y aura pas une vérité absolue : chacun correspondra à des entreprises de maturité/taille/industrie différentes. Certaines entreprises conserveront un modèle proche de celui que nous connaissions jusqu’à maintenant : un siège où travaillera la grande majorité des équipes. Une certaine flexibilité leur sera accordée quant au télétravail, réminiscence de ce grand confinement durant lequel tout le monde dut s’y habituer. Mais cette flexibilité restera à la marge, et l’ancien modèle reprendra ses droits. Je pense que ces entreprises-là se mettront dans une situation de fébrilité quant à leur capacité à attirer et retenir les talents de demain. L’impact ne se fera pas nécessairement sentir à court terme -la période d’instabilité à venir incitant les employés à ne pas faire de vagues- mais d’ici quelques années. Or dans l’immobilier nos décisions nous lient souvent à long terme.

À côté de cela, je crois foncièrement au fait que d’autres modèles immobiliers émergeront et que ceux-ci seront sur-représentés parmi les entreprises qui perceront dans les années à venir (quel que soit leur secteur). Bien sûr, il y aura le modèle de l’entreprise entièrement décentralisée physiquement, n’ayant même plus de siège, celui-ci se résumant à une boîte aux lettres et où toutes les équipes télé travailleront le plus clair de leur temps. Ces entreprises-là jouiront certes d’une très grande flexibilité et d’une structure de coûts plus compétitive, mais leur principal enjeu sera alors un défi RH. Comment créer un sentiment d’appartenance, maintenir une vraie cohésion et permettre la sérendipité, facilitée dans une unité de lieu physique, qui permet de favoriser l’émulation et l’innovation ? On pourrait se dire que les entreprises optant pour ce modèle seront des entreprises 100% digital, résumant leurs interactions à des calls et des visioconférences. Rien n’est moins sûr. Je suis convaincu que les entreprises observant ce modèle-ci connaîtront un besoin accru de réunion, de resociabilisation, de partage. Ces entreprises réuniront justement leurs forces vives beaucoup plus fréquemment -toutes les semaines probablement- afin de maintenir un lien entre les équipes qui serait sinon bien trop ténu.

Entre ces deux modèles immobiliers extrêmes, l’ancien et le (peut-être trop) nouveau, se profile un continuum de solutions. Une chose est certaine : le bureau de demain devra jongler entre trois unités physiques distinctes, le bureau, les logements des collaborateurs et enfin tout un réseau de tiers lieux (comme nos bâtiments Comet Meetings), qui apporteront à nos entreprises la flexibilité tant demandée et de nécessaires leviers de resociabilisation.

Le bureau siège social quant à lui, sera un terrain de jeu encore plus passionnant qu’aujourd’hui. Il devra se redéfinir afin de proposer plus que ce que nous pourrons tous avoir dans nos salons respectifs : le bureau devra demain rivaliser de services, d’espaces communs, de vie afin de nous y attirer. Cela ne signifie pas nécessairement que la surface allouée au siège social diminuera drastiquement, mais j’imagine que la pondération des espaces de partage/réunion/collaboration par rapport aux espaces de travail en sera profondément repensée.

En somme, plus que la fin du bureau tel que nous le connaissons c’est davantage une pluralité de mondes qui s’ouvre devant nous et qui permettront à nos entreprises de choisir leur modèle immobilier cible selon leur stratégie, du modèle plus ancien au plus extrême. Il sera d’ailleurs très intéressant d’ici quelques mois d’étudier l’impact de cette décision sur la performance d’entreprises comparables. L’évolution du modèle traditionnel du bureau s’annonce passionnante pour l’entrepreneur que je suis et le consultant en stratégie que j’ai été. 


Avez-vous des exemples de villes ou de régions où ces nouveaux usages étaient déjà répandus avant l’épidémie ?

Jusqu’ici ces modèles ont davantage pu être testés par des entreprises que par des ensembles plus globaux tels des villes ou des régions. Certaines entreprises ont pu amorcer la refonte de leur siège social en laissant la part belle aux espaces communs et à la resociabilisation, Danone à Paris en est un exemple. Quelques entreprises ont poussé plus loin la réflexion et sont déjà dans ce modèle de « no office », reposant entièrement sur le télétravail et des tiers lieux en soutien. Cependant, ces exemples restent encore aujourd’hui des cas particuliers, et concernent essentiellement des entreprises jeunes et petites (jusqu’à quelques centaines d’employés), souvent très « tech ».

J’observe en revanche depuis quelques semaines un accroissement du nombre d’entreprises qui nous sollicitent en faisant allusion à leur réflexion de se passer de bureaux. Peut-être Paris sera-t-elle pionnière dans le développement de ces modèles alternatifs et servira-t-elle d’exemple des évolutions possibles du bureau dans les prochains mois ? Affaire à suivre.


Vous êtes lauréat du Choiseul Ville de demain. Comment cette nouvelle organisation du travail va-t-elle refaçonner nos villes ?

C’est là que nous abordons l’exercice périlleux -mais passionnant- des conjectures. Si l’on considère qu’une partie des entreprises pourraient souhaiter réduire partiellement leur surface de bureau au profit du télétravail (ce que différents groupes du CAC40 viennent par exemple d’annoncer depuis quelques jours), il est permis de se demander si à un niveau macro la part relative des surfaces de bureau en France/dans le monde ne va pas être légèrement réduite au profit d’autres classes d’actifs. Oui mais lesquelles ?

Tout d’abord, potentiellement au profit des logements. Demander aux employés de de se créer un espace de travail leur permettant d’être productifs à domicile n’est pas sans poser de questions, en particulier spatiales et économiques. Dans des villes où le mètre carré est souvent cher et l’espace à domicile réduit au strict nécessaire, l’aménagement d’un vrai espace de travail nécessitera pour beaucoup un agrandissement du foyer qui ne pourra pas se faire en un claquement de doigts ni être financé par le seul employé. Si une partie du coût immobilier des entreprises pourrait être amené à être flexibilisé et réduit, une nouvelle dépense verra probablement le jour par le biais de cette “contribution télétravail” qui devra assez naturellement accompagner la transformation du logement en bureau. Quitte à ce que l’employé décide d’opter plutôt pour un espace de coworking voisin. Le financement de la nécessaire « pièce en plus » devrait devenir un sujet à part entière. La prise en charge d’une partie du loyer de ses employés va-t-elle devenir la nouvelle voiture de fonction des années 1980 ? Une première mutation pourrait ainsi être la re-résidentialisation de nos villes.

Pour autant, il y a également fort à parier que de nombreux employés citadins décideront d’accomplir un exode urbain en faisant machine arrière vs. la tendance de ces 150 dernières années. Avec le développement du télétravail, pourquoi en effet ne pas passer 4/5 jours par semaine au vert ? La flexibilité accrue pour beaucoup de vivre loin du centre-ville, car loin du siège social, pourra à l’inverse s’accompagner d’un mouvement de désemplissage régulier des villes. Une deuxième mutation de nos villes pourrait être une amplification de l’effet “poumon” que nous vivons actuellement quotidiennement à la maille locale entre banlieue et centre-ville : les flux partiraient de plus loin (les régions) pour revenir moins fréquemment mais plus longtemps (2-3 jours) dans les centre-villes.

La résultante de ces deux mutations possibles est une re-résidentialisation des villes mais avec une densité de population moyenne réduite, au profit du reste du territoire, tout en gardant la flexibilité d’accueillir un nombre important de résidents de passage lors de leurs 1-3 jours de rencontre physique dans les centre-villes. Une ville plus résidentielle mais aussi plus flexible, en somme, qui pourrait appeler par ricochet le développement de nouvelles classes d’actifs afin d’accueillir ces flux de passage : vers le renouveau de l’hôtellerie temporaire et de l’appart-hôtel ?

Bien sûr, les infrastructures de transports devront suivre afin d’encaisser ces flux accrus région-Paris. Le congestionnement du périphérique cèdera-t-il sa place à celui des derniers 100kms des autoroutes menant à Paris ?

Beaucoup de questions se posent, mais une chose est certaine : le bureau devrait évoluer demain, entraînant avec lui une partie de la ville et créant de nouveaux besoins, de nouveaux métiers. Une fois que nous aurons pu sortir la tête de l’eau après la crise économique qui nous attend, la période qui s’ouvrira s’annonce passionnantes.


Pour conclure, quels seraient selon vous les changements majeurs du “monde d’après” ?

J’imagine le monde d’après comme un monde différent de celui d’hier, mais s’inscrivant dans la continuité logique des changements observés ces dernières années. Pas un monde d’après « fantasmé » et en rupture avec le modèle d’avant mais plutôt une flexibilisation accrue de ce qui était jusqu’hier rigide. Dans un monde d’incertitude mais surtout de mutations sans cesse accélérées (pour rappel, l’espérance de vie moyenne des entreprises du Fortune 500 était de 60 ans en 1960, tombée à 18 ans aujourd’hui), la flexibilité devient un enjeu stratégique. Le monde du travail a évolué ces 20 dernières années, nous permettant de passer d’un monde où changer de carrière tous les 5 ans était perçu comme le révélateur d’une dangereuse instabilité, à un marché du travail caractérisé aujourd’hui par une ultra-mobilité et flexibilité (pour le meilleur comme pour le pire). J’imagine que ce mouvement touchera progressivement tous les bastions de rigidité pouvant en bénéficier (hardware, produits nécessitant un paiement on-off, etc), à commencer par une flexibilité accrue de l’immobilier lui permettant de continuer de générer de la valeur mais en répondant réellement aux besoins de demain : mobilité, remise en question et épanouissement personnel.


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