Choiseul Magazine – Le livre de Marguerite Bérard, Le siècle d’Assia.
4 Février 2020

Choiseul Magazine – Le livre de Marguerite Bérard, Le siècle d’Assia.

« L’histoire de mon grand-père se fond dans celle du XXème siècle. Né à Rovno, en 1903, dans une famille juive et profondément russe, il a entendu, enfant, ses parents discuter à voix basse de l’influence de Raspoutine sur la tsarine. Plus tard, il s’est battu contre les miliciens de Petlioura, est parti pour échapper aux pogroms, a construit des maisons à Tel-Aviv et s’est engagé dans l’armée française. Puis il a longtemps mené la vie simple d’un artisan parisien qui fabriquait des bracelets-montres en cuir à Belleville, où il est mort, le 25 décembre 1999, rue de Palestine. Tout le monde l’appelait Assia. Nous, ses petits-enfants, l’appelions Papi Assia. Assia est le diminutif de Menashe, nom dérivé de Manasseh, l’une des douze tribus d’Israël. Il signifie «oublieux». Ce n’était pas un nom très adapté à la personnalité de mon grand-père : Assia parlait peu, mais il n’oubliait pas. Car tout au long de son existence, il a dû apprendre à continuer à vivre en se demandant : « Pourquoi lui, pourquoi eux, et pourquoi pas moi ? ». Et c’est pour ne pas oublier non plus que j’ai entrepris ce récit. »

Marguerite Bérard est responsable des réseaux France de BNP Paribas – banque de détail, banque privée et entreprises – et membre du comité exécutif du Groupe. Elle est administratrice de Scor et membre du comité directeur de l’Institut Montaigne.
Marguerite Bérard a commencé sa vie professionnelle dans le secteur public, à l’Inspection générale des finances, avant d’être appelée en 2007 au cabinet du Président de la République, comme conseillère sur les questions sociales. Entre 2010 et 2012, elle dirige le cabinet de Xavier Bertrand, ministre des Affaires sociales. De 2012 à 2017, à la direction générale du groupe de banque et d’assurance BPCE, elle a la responsabilité de la stratégie puis des finances, en plus des affaires juridiques et de la conformité.
Marguerite Bérard est diplômée de l’Institut d’Etudes Politique de Paris, titulaire d’un master of public administration de l’université de Princeton et ancienne élève de l’École nationale d’administration. Elle est également alumni du Choiseul 100 France.

Institut Choiseul : Vous avez des responsabilités prenantes à la tête des activités bancaires de BNP Paribas en France. Pourquoi avoir pris le temps d’écrire ce livre ?

Marguerite Bérard : À tout seigneur, tout honneur, c’est Marc Grinsztajn, éditeur, et la maison Flammarion, qui m’ont contactée. On ne se connaissait pas, mais Marc m’avait entendu évoquer mon grand-père dans une interview où l’on m’avait demandé de parler de quelqu’un qui m’inspirait. L’idée de Marc, d’écrire l’histoire d’Assia, a été l’élément déclencheur mais elle est tombée dans un terreau favorable. J’avais quarante ans et la conscience d’appartenir à une génération charnière : entre celle de mes enfants, auxquels je souhaitais raconter l’histoire de la famille, et celle au-dessus de moi, dont je sentais qu’il fallait fixer les souvenirs. C’était le bon moment pour les recueillir car au fur et à mesure que le temps passe, ces témoins vivants disparaissent.

Ce récit est une traversée de l’Europe et du vingtième siècle, à hauteur d’homme. Né en 1903, Assia, qui était une force de la nature, a vécu près de 100 ans. […] Sa vie se confond avec ce siècle mouvementé.

IC : Vous racontez que votre grand-père parlait peu dans son passé. Comment êtes-vous parvenue à reconstituer sa vie?

MB : Ce récit s’appuie sur la mémoire orale de la famille et sur un texte que ma mère et sa soeur avaient réussi à convaincre leur père d’entreprendre en 1983, à l’âge de 80 ans. Né à Rovno - une ville aujourd’hui en Ukraine mais qui à l’époque appartenait à l’empire russe -, Assia ne savait pas écrire en français, même s’il le parlait et le lisait bien. Pour recueillir ses souvenirs, c’est une amie de la famille qui s’est chargée de l’interroger et d’enregistrer leurs conversations, puis de les retranscrire. Il existe quelques copies papier du texte. Je n’ai pas retrouvé les cassettes. Ce sont les souvenirs d’un homme âgé, qui n’avait pas envie de tout raconter. Cette base m’a permis de démarrer le livre. Et au fur à mesure que j’écrivais, je suis devenue un aimant à souvenirs pour la famille en France, en Russie, en Israël, en Allemagne et pour les enfants des anciens de Rovno. On m’apportait des photos, des fragments de dossiers de naturalisation, des lettres, des témoignages. Nous avons retrouvé des livres, des articles de presse. C’est devenu un travail collectif de mémoire familiale, à la recherche de traces anciennes entre Ukraine, Russie, Israël et France.

Carte postale de Rovno, ville de naissance d’Assia, tirée du livre Le Siècle d’Assia

IC : Vos grands-parents et leur fille - votre tante - étaient juifs et habitaient Paris lors de l’occupation. Comment ont-ils pu échapper à la déportation ?

MB : Cela relève du miracle. Après avoir quitté la Russie en août 1920 et avant d’arriver en France, Assia a passé dix ans en Palestine, qui était à l’époque sous mandat britannique. Il y a obtenu un passeport palestinien et le statut de British Protected Person. Quand il est arrivé en France, en 1928, il voulait être français. Mais la France, qui ne portait pas alors beaucoup dans son cœur les émigrés juifs de l’Est, naturalisait peu. Quand la guerre a éclaté en 1939, mon grand-père s’est engagé volontairement dans l’armée française. Lorsqu’il a été démobilisé et qu’il est rentré à Paris, fin 1940, tous les ressortissants du Commonwealth, pays en guerre avec l’Allemagne, ont dû se faire connaître. Il en faisait partie en raison de son statut. Il a été arrêté et interné dans la grande caserne de Saint-Denis, où se trouvaient à la fois des Britanniques et quelques détenteurs comme lui de passeports palestiniens. Ils étaient arrêtés en tant que ressortissants de pays en guerre mais en même temps, ils étaient considérés par les Allemands comme une monnaie d’échange. Le camp de Saint-Denis était un camp vitrine, où la Croix-Rouge avait droit de cité et où tous les quinze jours les prisonniers pouvaient recevoir le jeudi la visite de leurs familles. Mon grand-père qui, au début de son internement, avait remué ciel et terre pour obtenir un passeport français, a finalement pris conscience que la nationalité française n’offrait peut-être pas la meilleure sécurité à ce moment-là de son existence. Il a donc conservé son passeport palestinien. Malheureusement, celui-ci venait à expiration. Et c’est alors que des circonstances extraordinaires, que je raconte dans le livre, ont rendu mon grand-père titulaire d’un nouveau passeport britannique flambant neuf. Ses camarades, dans la même situation, ont été déportés en Allemagne et ne sont pas revenus. Ma grand-mère, sa femme, se cachait à Paris pour échapper aux rafles, tout en essayant de travailler pour gagner un peu d’argent. Les parents de ma grand-mère, qui vivaient à Alfortville, ont été arrêtés par la police française et déportés à Auschwitz, comme l’un des frères d’Assia. Sa fille, qui avait sept ans, a été recueillie par d’anciens ouvriers de la petite fabrique de bracelets-montres d’Assia. Ils se sont occupés d’elle sans rien demander, prenant ainsi un risque considérable.

IC : Dans ce récit, la petite histoire rejoint la grande. On en apprend notamment beaucoup sur la Russie tsariste, la révolution bolchévique, ou encore les haloutsim, dont votre grand-père faisait partie (vague d’émigration de jeunes juifs vers Israël pendant l’entre-deux-guerres). Quels épisodes de l’Histoire avez-vous (re)découverts en écrivant ce livre ?

MB : Ce récit est une traversée de l’Europe et du vingtième siècle, à hauteur d’homme. Né en 1903, Assia, qui était une force de la nature, a vécu près de 100 ans. Il est mort le jour de Noël 1999, un peu comme s’il avait décidé de s’arrêter là. Sa vie se confond avec ce siècle mouvementé.
Un épisode qui a marqué l’enfance de mon grand-père et que j’ai découvert en écrivant le livre, est l’affaire Beilis, une sorte d’affaire Dreyfus russe. Elle se passe en 1911 à Kiev, à 300 kilomètres de la ville natale de mon grand-père. Le corps d’un enfant est découvert égorgé dans une grotte et la rumeur se répand d’un crime rituel, commis par les Juifs à l’approche de la Pâque car ils feraient couler du sang d’enfants chrétiens pour la fabrication des matsoth. On accuse un certain Beilis, le comptable d’une briqueterie. On se passionne pour ce crime, y compris au-delà des frontières russes. De grands intellectuels européens se mobilisent comme pour l’affaire Dreyfus en France, près de vingt ans plus tôt. On en parle tous les jours dans les rues de Rovno comme à l’école d’Assia. Une vaste campagne antijuive prospère, entretenue par le gouvernement de Nicolas II. Beilis sera finalement acquitté fin 1913 mais l’affaire laissera des traces, inspirant de nombreux pogroms. Je n’avais pas le souvenir de cet épisode, aujourd’hui méconnu, mais si important pour mon grand-père. C’est une histoire que l’on retrouve dans l’Homme de Kiev, ce roman fable publié en 1966 par Bernard Malamud.

Marguerite Bérard, était l’invitée d’honneur d’un
petit-déjeuner du Club Choiseul le 21 avril 2017
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IC : Terminons par une anecdote pour le moins surprenante… Enfant, vous avez partagé la même chambre que la fille de Staline ! Pouvez-vous nous en dire davantage ?

MB : Quand j’étais petite, j’ai laissé ma chambre à Svetlana Staline et il m’a fallu un certain temps ensuite pour m’habituer à l’idée que la fille d’un des pires dictateurs du XXème siècle avait dormi dans mon lit.
Le premier mari de Svetlana, Grigori Morozov, était un cousin très proche de ma grand-mère. Le moins que l’on puisse dire est que ce premier mari juif, épousé en 1944, plaisait peu à Staline qui refusait de le voir. Svetlana a d’ailleurs ensuite épousé Iouri Jdnavo, fils d’Andreï, un des hiérarques du régime soviétique, mieux adapté aux goûts paternels. Elle a plus tard fait défection aux États-Unis en 1967.
Le chemin de Svetlana a de nouveau croisé celui de ma famille à la fin des années 1980, quand elle a quitté les États-Unis, après de nombreuses errances, pour essayer de vivre en France, et c’est là qu’elle a été hébergée chez nous.

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Choiseul Magazine n°9

 

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